Partager l'article ! Le monde des mots: par Camille Coupeur Cette nouvelle fait partie du palmarès jeunes du concours de nouvelles 2008 du Lecteur du Val (Sud-est ...
La lettre qui se trouvait dans ce livre de la bibliothèque rose n’était pas destinée à être lue par un enfant. Voici ce que pensa le père de Théo juste après avoir lu la lettre que sa femme venait de trouver dans le livre de la librairie du village et qu’il voulait offrir à son fils pour Noël. C’était un court mot griffonné à l’air miteux ; il devait dater au moins du XVIIe siècle. Il n’en comprit pas le sens et déposa donc la lettre sur le guéridon sous une pile de journaux.
Le lendemain matin, Théo se réveilla le premier et descendit dans le salon où il trouva la lettre. Il n’était pas très fort à l’école et il détestait lire et écrire. Par méchanceté, il voulut la jeter. Mais s’étant ravisé, il voulut la lire pour voir ce qu’ils lui cachaient ses parents. Après tout, depuis le temps qu’ils faisaient des réunions secrètes dans la cuisine, peut-être que Théo allait enfin savoir ce qu’ils lui cachaient ! Il comprit tous les mots sauf deux, qui étaient assez importants, et décida donc (ce qui est fort étonnant de sa part) de chercher les mots inconnus dans un dictionnaire. Un dictionnaire, Théo n’en avait jamais vu chez ses parents ! Il se dit que s’il y en avait un dans cette maison, c’était forcément au grenier. Sitôt dit, sitôt fait, Théo monta au grenier et y dénicha, dans un vieux coffre, un beau dictionnaire éclatant de couleurs malgré les années qu’il avait dû passer enfermer. Théo remarqua aussi le dessin d’un être bizarre sur la couverture. La recherche infernale commença !
Majesté, non pas qu’être à votre service me déplaît, mais j’ai besoin de me retirer. Ainsi je demande à sa Majesté le droit de faire une thébaïde.
Votre Éminence, le Cardinal de Richelieu
Dans ces deux phrases que contenait la lettre, il n’y avait que deux mots qu’il ne comprenait pas. Il prit donc le dictionnaire et chercha pour commencer le mot « Éminence ».
Quand celui-ci trouva le mot qu’il cherchait, il se mit à lire la définition : « ti-tre d’hon-neur don-né aux car-di-naux ». Au moment même où il finissait de lire la définition, tout se mit à tourner autour de lui de plus en plus vite jusqu’à ce que tout s’immobilise brusquement.
Théo n’était plus dans son grenier. Toutes les vieilleries de ses parents avaient disparu et à la place, il découvrit un paysage très coloré et un peu plus loin, il vit un rassemblement d’étranges petits lutins, semblable à celui de la couverture du dictionnaire. Il s’approcha d’un lutin et lui demanda :
− S’il vous plaît, pourriez-vous me dire où nous sommes ?
− Mais dis-moi, lui répondit le petit personnage, cela fait longtemps que l’on n’a pas vu d’humain dans le monde des mots ! Avant de venir ici, quel mot cherchais-tu ? Je peux peut-être t’aider.
− Bah… euh… En fait j’ai découvert une lettre avec un mot bizarre et puis… euh… j’ai trouvé un dictionnaire et… euh je suis là !
− Je le vois bien que tu es là mais tu cherchais quoi comme mot ?
− Euh…Euh…
− Ça va ! Je vois que personne ne t’a prévenu !
− Prévenu de quoi ?
− Bon, assieds-toi sur ce rocher, je vais t’expliquer. Le dictionnaire que tu as trouvé est le seul dictionnaire magique permettant de venir nous voir. Il y a de cela cinquante ans, il y en avait quinze. Mais maintenant, ils sont tous détruits : et tout ça à cause de la Seconde Guerre mondiale ! Celui que tu possèdes est le dernier dictionnaire magique. Nous sommes les lutins des mots. Notre but est de garder les mots de la langue française. Chacun a son mot. Nous avons aussi une famille, des cousins, mais nous n’avons de descendance que lorsque nous mourons. Par exemple, le lutin gardien du mot « hostel » est mort il n’y a pas si longtemps car le mot qu’il gardait n’était plus utilisé. C’est son « fils » qui l’a remplacé, M. Hôtel. Car maintenant c’est ce mot-là qui est utilisé pour la même définition. Avec la mort de M. Hostel, beaucoup de personnes de sa famille sont morts avec lui. Il y a eu : Mme Hostellerie, M. Hostelier… Notre monde est divisé en vingt-six pays : le pays de A, le pays du B, celui du C… Là, tu te trouves dans le pays du C. et moi je m’appelle M. Cardinal, le gardien du mot cardinal.
− Enchanté M. Cardinal. Pourriez-vous m’aider à trouver M. Éminence, ça doit être le gardien du mot Éminence ?
− Bravo petit ! T’as tout compris ! Je ne vois pas souvent M. Éminence mais là, grâce à la fête des synonymes, tous les mots ayant le même sens que nous sont réunis.
− Je ne comprends pas ! dit Théo, vos deux mots sont totalement différents. Comment peuvent-ils avoir le même sens ?
− Ce n’est pas parce que nos mots n’ont pas la même racine, que leur sens est différent.
− C’est quoi une racine ? Je sais que les arbres et les arbrisseaux en ont, mais après.
− C’est ça, tu as tout compris ! Les mots « arbre » et « arbrisseau » ont la même racine.
− Mais non ! J’ai vu ça en sciences, les arbres ont leurs propres racines et les arbrisseaux ont les leurs !
− Bon je vois que tu n’as rien compris. Je te parle des racines d’un mot ! Pas de celles des arbres et des plantes !
− Ah… Vous pouvez me le présenter M. Éminence ?
− Bien sûr ! Quelle question ! Je serais même capable de t’expliquer le sens de son mot !
Et voilà nos deux compagnons partis chercher M. Éminence. Pendant qu’ils traversaient le groupe de personnes, Théo demanda à M. Cardinal en quoi consistait le métier de garde de mot. Lorsqu’ils eurent trouvé M. Éminence, M. Cardinal discuta longuement avec lui car, disait-il, cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus. Puis M. Eminence expliqua son mot à Théo :
− Ce mot désigne un cardinal ayant reçu un titre d’honneur.
− Donc le cardinal de Richelieu avait reçu un titre d’honneur ! souffla Théo.
− De quoi nous parles-tu ? répondirent ensemble M. Cardinal et M. Éminence.
− Dans ma lettre, c’est signé : « Votre Éminence, le cardinal de Richelieu. »
− Et si tu nous lisais ta lettre en entier ?
− Bonne idée ! Alors voilà…
Et Théo leur lut la lettre.
− M. le Cardinal de Richelieu existe toujours ?! s’écria M. Éminence.
− NON ! Il est mort il y a au moins trois siècles, répondit Théo.
− Cela doit être une ancienne lettre que le cardinal a écrite à son Roi et qui est parvenue jusqu'à toi, proposa M. Cardinal.
− Cela voudrait dire que M. le Cardinal de Richelieu a demandé le droit de faire une théba … ba …truc à Louis XIII !
− Exact, je vois que tu as de grosses lacunes en français, mais pas en Histoire ! dit M. Éminence.
− Bien raisonné, une fois tous les mots « traduits », tu pourras peut-être faire un exposé sur le cardinal devant la classe en leur montrant cette lettre, proposa M. Cardinal.
− En attendant, dis-nous les mots que tu ne comprends pas, demanda M. Éminence.
− Alors, il n’y a plus que le mot théba…..bidule.
− Bien, ça nous fait qu’une personne à aller voir.
− Mais vous, vous comprenez la lettre donc vous pouvez me l’expliquer ?
− Non, nous ne pouvons pas car dans le monde des mots, tout le monde connaît le sens de tous les mots, mais personne ne peut les expliquer sauf le gardien du mot « recherché ».
− C'est-à-dire que vous savez ce que veut dire « théba…machin », mais vous ne pouvez pas me l’expliquer.
− Oui c’est cela… Mais bon passons à autre chose maintenant. « Thébaïde », tu ne sais pas ce que ce mot veut dire. Alors, allons rendre visite à M. Thébaïde.
− Comment allons-nous voyager ? demanda Théo. D’après ce que tu m’as expliqué tout à l’heure, M. Théba…truc chouette n’habite pas dans le même pays.
− Nous voyagerons à dos d’un énorme Kalima, c’est un gros papillon qui peut voler très vite quand il veut !
− Bien. Alors nous voyagerons à dos de Kalima.
Après avoir appelé un Kalima, le lutin et le jeune garçon partirent rendre visite à M. Thébaïde (que Théo n’arrivait toujours pas à prononcer). Une fois arrivé, notre trio frappa à la porte du manoir où M. Thébaïde était en pleine fête des synonymes. On leur ouvrit et Théo découvrit une immense table dressée avec au moins quatorze couverts.
− Oui, c’est pourquoi ? demanda la personne se tenant devant la porte.
− Euh…Bonjour, répondit Théo, je cherche M. Théba…théba …ba….
− M. Thébaïde ?
− Oui !
− Je vais l’appeler.
Quelques instants plus tard la même personne revint avec un très vieil homme. Lorsqu’il vit Théo, il sauta au plafond et il rajeunissait à vue d’œil. Théo, après avoir vu ce vieil homme devenir presque aussi jeune que son grand frère, ne pouvait plus parler.
− Bonjour, dit M. Thébaïde.
− Mais... mais… comment ?
− Ah ! s’exclama M. Thébaïde. Tu te demandes comment j’ai pu rajeunir aussi vite. C’est simple, lorsqu’un mot n’est plus utilisé depuis longtemps, il commence à vieillir puis il finit par mourir. Moi, j’étais proche de la mort, mais comme tu m’as rendu visite, cela veut dire que je suis encore recherché donc utilisé même un tout petit peu. Du coup, je rajeunis.
− C’est génial ! Qui vient avec moi rajeunir tout le monde ? demanda Théo.
− Euh … Théo, intervint M. Cardinal, tu ne devais pas demander à M. Thébaïde le sens de son mot ?
− Ah… oui… puis je suppose qu’après je devrais rentrer chez moi, répondit tristement Théo.
− Oui. Mais tu peux revenir quand tu veux ! s’exclama M. Eminence. Il suffit juste que tu lises une définition du dictionnaire et tu arrives devant la maison du mot que tu as lu.
− Cool !!! M. Théba… théba… Thébaïde, dit Théo qui avait enfin réussi à prononcer ce mot. Quelle est la définition de votre mot ?
− Mon mot, répondit M. Thébaïde, signifie « retraite ». Ce sont souvent les religieux qui font des thébaïdes.
− Donc, conclut Théo, M. Richelieu voulait se retirer et a demandé au Roi sa permission, mais la lettre dans laquelle il le demandait s’est sûrement perdu et n’a peut-être jamais trouvé son destinataire.
Peu après, Théo retourna dans son monde afin que ses parents ne s’inquiètent pas. De plus, il avait dans la tête l’idée de faire un exposé sur Richelieu et il y montrerait la lettre à sa classe. Une fois chez lui, Théo alla vérifier que ses parents dormaient toujours puis il commença son exposé.
Quelques jours plus tard, durant une inspection académique de la classe, ses camarades de classe écoutaient attentivement son exposé.
L’inspecteur académique félicita Théo et lui emprunta sa lettre. La semaine suivante, la lettre et Théo figuraient dans le journal international.
Camille COUPEUR
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