Partager l'article ! Cet enfant sur roues: par Bérengère Fortier Cette nouvelle a été primée au concours d’écriture de nouvelles du Festival de Littérature ...
Cette nouvelle a été primée au concours d’écriture de nouvelles du Festival de Littérature de Jeunesse de Rouen
2008. Elle a été éditée dans le recueil Inspiration et autres nouvelles.
Lisez la copie de Bérengère au concours national de civilisations grecque et latine (2009)
C'était un après-midi de mars, au stade de ma ville. La pluie, ou plus exactement les fameuses giboulées de mars, était au rendez-vous. Mais elle n'avait pas découragé les spectateurs venus nombreux nous acclamer malgré les gradins ruisselants. Les bancs de béton, récemment installés le long de la piste pour les entraîneurs des équipes de football, étaient mouillés, eux aussi. Pas un seul endroit qui fût sec! Sur la ligne de départ, mes neuf adversaires et moi nous préparions pourtant à courir le quatre cents mètres haies. Le silence gagna peu à peu le stade tandis que le starter s'apprêtait à donner le départ. Enfin, il cria :
− À vos marques... prêts... partez !
Chaque mot avait résonné dans ma tête. J'avais accompli chaque étape avec beaucoup de concentration avant de m'élancer dans le premier couloir. Le vent me fouettait le visage. La pluie m'aveuglait et rendait le sol glissant mais j'avais décidé que rien ne m'empêcherait de remporter la première course de ma vie. Pour moi, il était hors de question de me laisser distancer. Pourtant, à mi-course, tous les autres concurrents m'avaient déjà dépassé. Au lieu de me décourager, au contraire, cela renforça ma motivation. Je rassemblai toute mon énergie afin de terminer au moins parmi les trois premiers. Je rattrapai petit à petit mes adversaires. Il ne me restait désormais qu'un obstacle à franchir avant la dernière ligne droite. Des tribunes, j'entendais les spectateurs crier mon prénom :
− Simon ! Simon ! Simon !
Porté par leurs encouragements, j'étais sur le point de sauter la dernière haie... ce fut mon dernier souvenir de cette course.
Je ne rouvris les yeux qu'à l'hôpital. Mes parents et ma soeur se trouvaient à mon chevet, les yeux rivés sur moi. Que faisais-je là ? Que m'était-il arrivé ? Pourquoi me serraient-ils dans leurs bras en pleurant ?
Entre deux sanglots, ma mère m'expliqua ce qui s'était passé :
− Mon Sim−on ! Tu t'es enfin réveillé ! J'ai eu si peur ! Tout est allé si vite ! Il ne te restait plus qu'une haie à franchir... je te voyais déjà sur le podium. Je me réjouissais d'avance pour toi. Mais, tu as glissé sur le sol humide, ton pied a heurté la haie et …
− ... tu t'es retrouvé projeté dans les airs et ton dos a heurté l'un des bancs qui bordent le stade. Tu as aussitôt perdu connaissance et les secours t'ont transporté ici, » termina mon père.
Un silence s'installa alors dans la chambre. Tandis que je tentais de m'approprier les événements, ma famille guettait ma réaction avec anxiété. Certes, j'étais déçu, mais il y aurait encore d'autres courses. Me coupant dans mes réflexions, un médecin dont je n'avais pas encore remarqué la présence s'approcha de mon lit, me fit un sourire réconfortant et m'expliqua gentiment :
− Je suis le Docteur Bellet. Tu sais, Simon, le choc que tu as reçu a été très violent. Ta colonne vertébrale semble avoir été atteinte. Je ne vais pas te mentir, même si certaines choses ne sont pas toujours faciles à annoncer. Voilà! Il se pourrait que tu ne retrouves plus jamais l'usage de tes jambes. Nous procèderons bientôt à des examens qui confirmeront ou infirmeront mon diagnostic. Il faudra être courageux mon grand. Tu sais, tu peux appeler les infirmières si tu en as besoin. Eh bien, je te laisse avec ta famille. Au revoir.
Un nouveau silence, plus pesant que le premier, s'abattit sur la pièce après le départ du médecin. J'étais à la fois anéanti et en colère. Anéanti, car je ne m'imaginais pas ne plus marcher et en colère, car je n'avais pas pu terminer ma course et car je ne pourrai peut-être plus jamais en disputer d'autres. Mes parents étaient impuissants à me réconforter, nous n'avions plus qu'à attendre les résultats des examens.
Malheureusement, ceux-ci confirmèrent mon handicap. L’hôpital devint ma prison : j’y restai un peu moins de trois mois, le temps pour moi d’apprendre à diriger mon fauteuil roulant et, pour les kinésithérapeutes, de s’occuper de mes jambes désormais inertes. Durant cette période, je reçus de nombreuses visites. Tout le monde tenait à me faciliter la vie ; ma famille et le personnel soignant étaient à mes petits soins. Je voyais régulièrement une psychologue avec qui je pouvais parler de ma difficulté à accepter mon handicap et de tout ce que je redoutais pour le futur. En effet, j’allais devoir suivre de nombreuses séances de kinésithérapie et de verticalisation… Sans compter la présence permanente de médecins et d’infirmières. Ces dernières dont j’allais désormais devoir demander l’assistance afin de m’habiller, de me laver, de me lever le matin ; tout ce que, avant ce tragique accident, je faisais par mes propres moyens. J’étais à présent dépendant. Je ne savais pas comment j’allais supporter ce manque d’autonomie. La psychologue était la seule à m’écouter et peut-être à me comprendre. Personne d’autre ne se rendait compte de mon malaise, de ce sentiment d’inutilité qui me rongeait. J’étais au bord de l’asphyxie. J’aurais voulu crier à tout le monde de me laisser respirer ; mais personne n’aurait compris.
Un jour, alors que je feuilletais un magazine dans la salle d'attente du Docteur Bellet, je tombai sur un article traitant du Handisport : le sport pour les handicapés. Lors de ma consultation, j'en parlai au médecin, qui m'affirma, qu'avec de l'entraînement, je pourrais participer à des courses en fauteuil roulant. J'étais heureux, j'allais enfin faire quelque chose par mes propres moyens! Et dans un domaine qui, en plus, me passionnait !
Le jour où je pus quitter ma « prison » arriva enfin. Je consacrai alors tout mon temps libre à m'entraîner. Au bout de quatre mois de
musculation et de tours de stade, j'étais fin prêt.
Et c'est ainsi que, par un après-midi ensoleillé, ma famille et moi nous retrouvâmes dans un stade que je ne connaissais pas encore. Un peu plus tard, mes adversaires et moi nous tenions sur la
ligne de départ. Puis, le starter cria sa rengaine et nous nous élançâmes. Quand la course fut terminée, une voix annonça au micro :
- À la troisième place : Max. A la deuxième : Martin. Et notre grand gagnant du jour... Simon !
Bérengère FORTIER
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